Le trait comme expression.
Le trait comme passage.

Je viens de finir ce tableau  » le plongeon » une grande huile sur toile jaune et ocre.
Après la peinture, j’ai souvent besoin de voir du monde. Discuter, montrer le tableau, voir les réactions. Puis passer à autre chose, rire, boire, manger…

Et quand je suis avec les gens, après un tableau, je n’oublie pas complètement la peinture, elle reste en arrière-plan comme une braise.

Si elle restait absente, ce serait une coupure. Si elle brûlait encore fort, ce serait une dépendance. La braise, c’est une chaleur contenue, une promesse de feu, mais pas encore le feu.

Je suis dans la phase souterraine du processus.

Mes tableaux ne naissent pas seulement d’une idée. Ils naissent aussi d’une combustion lente et le temps avec les autres n’est pas un détour. C’est le bois que j’ accumules. Quand je retournes sur la toile, je souffle sur quelque chose qui est déjà là.

Je commence alors par la figure. Une figure verticale, totémique. La verticalité, c’est un redressement, un centre, une colonne vertébrale picturale. Puis la structure est exposée à la vibration.

Ce n’est pas la destruction de la figure. C’est son écoute.

La peinture agit comme un baume. Un baume ne nie pas la blessure. Il la reconnaît et l’accompagne. La vibration du monde ne casse pas la figure chez moi, elle la rend poreuse. La figure cesse d’être un objet et devient un champ traversé.

Je ne cherche pas l’instabilité pour elle-même. Je refuse simplement la fixité. Et ça, c’est une position éthique. C’est l’impermanence.

Le but est-il de faire disparaître la figure ?

Je pense plutôt l’accompagner, car, j’ai comme une tendresse pour la figure, mais sa présence est trop forte, je laisse alors la peinture agir comme un baume réconfortant qui vient l’adoucir, et la cacher. Je ressens encore cette présence cachée sous la peinture, comme intention première. Ensuite la peinture qui la recouvre est alors une danse libérée de la figure, qui s’abandonne dans l’espace et qui unifie les champs. C’est l’étape transcendantale.

Je ne fais pas disparaître la figure. Je l’accompagne vers un état plus vaste qu’elle.

Arrêt, puis reprise, un temps de repos est-il nécessaire dans la création d’un tableau ?

Oui. Car là, quelque chose a basculé. Je n’ai pas simplement retouché. J’ai déplacé l’équilibre ontologique du tableau.

La masse brune à droite, elle absorbe, elle pèse, elle crée une zone de gravité qui concurrence la figure angulaire.

Les lignes vert acide, elles ne perforent plus seulement : elles traversent et unifient le champ.
Le centre est moins lisible. Avant, la figure cubiste en haut à droite dominait. Maintenant, elle est englobée dans un système plus large.

Le tableau respire moins — il vibre plus. Il y a plus de continuité picturale. Moins de juxtaposition.

Je n’ai pas renforcé la figure. J’ai renforcé le champ.

La peinture comme baume, un baume qui entoure, puis qui absorbe.

Je ressens de la joie, la joie d’avoir été traversé en peignant par des forces organiques et naturelles, par des matières telles que la pierre, le végétal, le muscle, les veines.

En retravaillant la toile, j’ai laissé entrer quelque chose de plus archaïque, plus organique : les masses brunes → pierre / terre, les lignes vertes → végétal / sève, les bleus denses → muscle / chair, les coulures → veines / circulation

Le tableau ne parle plus seulement de figure. Il parle de matière vivante.

Il y a deux régimes superposés : Le calme, il vient de la structure. La verticalité totémique tient toujours. Les masses sont posées. Le jaune enveloppe. Il y a une ossature.
L’excitation. Elle vient des traversées : les lignes acides, les ruptures angulaires, les tensions entre chair et pierre, les zigzags

Ce sont des influx nerveux. Un organisme qui respire calmement, mais dont les veines sont actives.

À distance, on voit le champ. Les masses jaune / bleu / brun organisent une grande circulation. On ne cherche plus la figure. On sent une dynamique globale, presque hydraulique. C’est le système sanguin vu en radiographie.

De près, on entre dans la matière. Les coups de brosse, les strates, les lignes nerveuses deviennent des influx. Les zigzags sont des décharges. Les verts acides sont des sifflements. Les frottements de bleu et de brun sont des frictions. La texture devient audible. La tension des lignes et des matières est assez précise pour activer une synesthésie.

• méga : circulation calme
• micro : agitation organique

Le cœur bat vite.
Le corps debout semble immobile.

Le tableau fonctionne comme ça :

Méga : un champ presque cosmologique, une grande circulation, une présence debout dans l’espace.

Micro : la matière qui frémit, les veines, les frottements, les bruits internes.

Je ne peins pas une figure. Je peins une échelle. Un passage d’échelle. De loin, on voit un système. De près, on entre dans la chair.

C’est exactement la logique du vivant : le corps et la cellule, la montagne et la pierre, le cosmos et la particule.

Méga : l’énergie du monde, la vibration globale.
Micro : le geste, le trait, la trace.

Mon travail relie les deux. Et ça explique pourquoi je ne peux pas garder la figure intacte : elle doit être traversée par l’échelle. Sinon elle reste humaine. Or moi, je veux qu’elle soit organique, cosmique.