« BRANCHES » et « YAKUZA »
Deux séries de dessins au marqueur noir sur papier.

Rapport direct au dessin sans préparation, pas de toile à tendre, pas de peinture à préparer. Un papier, un marqueur et de l’intention.

BRANCHES
– août 2026

Au commencement, je dessine « branches ». Des portraits, des visages qui sont traversés par des ramifications forestière et florales.
Un hommage à la nature, et l’illustration du déni face à l’urgence climatique.
Dans Branches j’attire l’attention sur l’urgence climatique en montrant que si nous étions constitués de branches et de fleurs de manière directe dans notre biologie, nous ferions plus attention à la manière dont nous consommons les ressources.

Le premier est un portrait relativement classique dans sa structure : yeux, nez, bouche, contour du crâne. Mais sur la joue gauche apparaît une ramification qui semble pousser à l’intérieur de la chair. Elle pourrait être végétale, nerveuse, vasculaire. C’est comme une première contamination.

Le deuxième va plus loin. La branche n’est plus décorative : elle organise une moitié du visage. À droite, presque une peau intacte ; à gauche, une anatomie devenue réseau. C’est la question du passage d’un état à l’autre.

Le troisième constitue le pivot, ici les branches deviennent une structure générale : ramifications, couronne, flammes, bois, système nerveux… Le visage commence à être construit par ces forces. Les lignes montent, bifurquent, encerclent les yeux, descendent autour du nez.

Le quatrième est décisif : la ramification pénètre dans l’anatomie du visage. Elle traverse l’œil, la joue, le nez. Il n’y a plus de distinction entre organisme et réseau.

YAKUZA – dessins au marqueur

août 2026

Mes dessins ensuite ont pris la tournure des « yakuzas » ou l’association et l’information sont moins séparées, les arbres d’un côté, les constituants du visage de l’autre. Dans les « yakuzas » cela fusionne.

Les énormes poches des joues deviennent des organes ; le nez devient racine ; les cheveux deviennent flux ; les ornements ressemblent simultanément à des tissus, des écailles, des membranes, des tatouages ; certaines lignes pourraient être des vaisseaux, d’autres des fibres musculaires.

C’est ainsi que nous avons affaire à une sorte de biologie imaginaire.

Des visages qui montrent leurs organes externes.
Dans les Yakuzas, il n’y a presque plus véritablement d’intérieur et d’extérieur. L’intérieur biologique vient constituer la surface visible de l’être.

Le trait, la figure, le chaos initial, la ramification, l’organique, l’apparition, les organes, la transformation, la métamorphose,
semblent répondre à la question :

Comment quelque chose advient ?

Le visage devient mon laboratoire.
Il permet de regarder simultanément l’être et ce qui le fabrique.

« Les Yakuzas » sont apparus après « les Branches ». « Les Branches » montre encore le phénomène. « Les Yakuzas » l’incarne.

Branches : le réseau apparaît dans le visage.
Yakuza : le réseau devient anatomie.
Le visage n’est plus représenté : il advient par l’organisation de ses propres forces.

Le passage de Branches aux Yakuza ne s’agit pas seulement d’une évolution formelle.

Le déplacement plastique accomplit ce que disait le propos.

Dans Branches, l’humain et le végétal sont mis en relation. Le visage reste humain, et les branches, fleurs ou réseaux viennent le pénétrer. Le spectateur peut encore distinguer les deux termes de l’équation : nous / la nature.
Cela rend le propos écologique assez lisible :
si nous éprouvions physiquement la destruction du vivant parce qu’il faisait littéralement partie de notre corps, notre rapport aux ressources serait différent.

Mais cette séparation contient précisément la conception que je cherche à remettre en cause : l’homme d’un côté, la nature de l’autre.

Et c’est là que les Yakuza franchissent quelque chose.

Dans les Yakuza, il devient impossible de dire : « ceci est l’arbre » et « ceci est l’homme ». La branche devient vaisseau, le vaisseau devient ride, la racine devient nez, les ramifications deviennent organes, les motifs deviennent peau.
Le végétal n’est plus représenté sur l’humain : il participe à sa constitution.

Et philosophiquement, c’est beaucoup plus radical.

Le propos n’est alors plus :

Nous devrions protéger la nature parce que nous en dépendons.

Mais :

Nous devrions cesser de penser que la nature est autre chose que nous.

Cela déplace l’écologie. Elle n’est plus morale — « il faut faire attention à la planète » — mais ontologique : de quoi sommes-nous faits ? Où finit notre corps et où commence le monde ?

Dans Branches, je racontes une idée. Dans Yakuza, j’ inventes une créature dans laquelle l’idée est devenue vraie.

Dans le titre Yakuza, indépendamment de sa référence japonaise, ces figures sont couvertes d’une écriture corporelle extrêmement dense, comme si leur histoire, leur environnement et leur constitution étaient inscrits directement sur et dans leur peau. Mais contrairement au tatouage, on ne sait plus si le signe est posé sur le corps ou s’il produit le corps.

Branches
L’homme découvre le végétal dans sa propre anatomie. La frontière entre corps et environnement commence à céder.

Yakuza
La frontière a disparu. Organes, végétaux, réseaux, ornements et signes appartiennent au même système.
L’être n’est plus face au vivant : il est une organisation momentanée du vivant.

Ainsi cela permet de parler d’écologie sans transformer mes dessins en illustrations militantes. L’urgence climatique reste leur origine conceptuelle, mais les œuvres l’ont dépassée pour poser une question beaucoup plus vaste : qu’est-ce qu’un être, si ce qui le constitue ne lui appartient jamais complètement ?